MangaFr.htmlz·°8"z·�BDÿÏ�td¨d%bÛeøz·°d¦TEXTGoMk@�¤‰¸'Ár¸(¢>��…n Philosophie et bandes dessinées
Philosophie et bandes dessinées.
Pour une esthétique pédagogique du manga*

 

par Paolo Quintili

(Université de Rome "Tor Vergata" –
PhD de l’Université de Paris 1 - Sorbonne)

 

Résumé

À l'époque de la "civilisation des images" l'une des tâches capitales de la philosophie est de savoir transmettre ses propres messages et valeurs dans des contextes culturels de plus en plus de-littéralisés. Les générations des jeunes, approchant aujourd'hui la philosophie, sont nourris d'images et de codes d'interprétation visuelle du monde, avant même d'être capables de lire et d'écrire. Les spécialistes de philosophie devraient s'interroger sur les manières d'utiliser ces codes à leur profit. Le langage et les codes sémiotiques des bandes dessinées – le modèle du manga japonais, surtout – constituent l'un des instruments les plus puissants pour capturer l'intérêt à la discipline philosophique. Condition de ce travail est l'élaboration d'une esthétique pédagogique du manga qui puisse vaquer à la fonction principale: celle de plaire, de faire jouir le lecteur sans déroger et aux exigences de la qualité du message et de la nature des connaissances transmises.

 

* * *

 1. Un mot d’histoire

En Occident, les liens historiques qui rattachent la philosophie, la littérature et la bande dessinée (BD) ne sont ni superficiels ni fortuits. Ils sont à l’origine même de ce nouveau style de communication et mode d’expression. L’inventeur reconnu de la BD contemporaine – on ne tient pas compte ici des modèles précédents d’"histoires en estampes" dont la tradition médiévale chrétienne est pourtant riche (1) –, l’écrivain Genevois Rodolphe Töpffer (1799-1846), au début du XIXe siècle, avait envoyé, sous forme de planches manuscrites, ses premiers récits illustrés à l’artiste allemand célèbre, "grand-père" des écrivains européens de l’époque : Wolfgang Goethe les reçut avec un grand intérêt et préconisa un avenir radieux pour l’auteur de cette nouvelle "littérature en estampes" (2).

Töpffer était caricaturiste, peintre et littérateur à la fois. Ni tout à fait l’un ni tout à fait l’autre, il avait pris l’habitude d’illustrer ses romans et il s’en fit aussi un programme esthétique de travail. C’est le cas des récits satyriques des Nouvelles genevoises (1841) et, surtout, de son premier livre, La bibliothèque de mon oncle (1832) avec les Albums de caricatures, parus successivement. Ses romans, Le presbytère (1839) et Rosa et Gertrude (posthume, 1847), montrent une inspiration clairement réaliste et anti-romantique ; et sur ces question d’esthétique de l’illustration Töpffer écrivit des Réflexions et menus propos d'un peintre genevois (1839 et posthume, 1847) qui donnent des références utiles pour comprendre ce qu’était la BD à son origine. Il s’agissait, avant tout, d’un nouveau style graphique avec des visées pédagogiques.

Töpffer était aussi un éducateur, un enseignant d’orientation, dirions-nous aujourd’hui, progressiste. Le dessin et l’image, unis, devaient s’éloigner de l’imitation simple de la réalité, hors des cadres de l’esthétique classique de la mimèsis, pour entrer dans la perspective d’un réalisme caricaturale qui doit faire approcher l’image de l’écrit et vice versa. Cette construction d’un produit sémiotique circulaire, à deux niveaux, permet de mieux atteindre le réel vécu, comme Töpffer l’affirme dans une lettre à son ami Cham :

Cette facilité qu’offre le trait graphique de supprimer certains traits d’imitation qui ne vont pas à l’objet, pour ne faire usage que de ceux qui y sont essentiels, le fait ressembler par là au langage écrit ou parlé (3).

Ce que Töpffer cherche à obtenir donc, de façon tout à fait consciente, c’est à mettre au point un graphisme sémiotique, hors de la mimèsis, de façon à rendre aussi homogènes que possible les deux constituants de ses ouvrages. De cette unité de traitement il résulte une extrême liberté d’expression et, surtout, une efficacité remarquable du message pédagogique (4). Le dessin de la BD, comme il a été justement observé, opère un choix caricaturale des traits réels des objets, pour en tirer un effet de super-réalité, pour ainsi dire, telle que l’image atteigne un niveau communicatif proche de la langue écrite et parlée (5).

Mais la marque dominante de ces premières BD est la poussée éthique et politique qui les anime. Töpffer travaille dans un milieu d’artistes et d’éducateurs, enfants de la culture des Lumières, qui se battent, à l’époque de la Restauration, de leur point de vue, pour la liberté de pensée et de communication. La naissance de BD est marquée par ce caractère "engagé" de l’artiste qui, sans même le vouloir, se met à représenter de façon ludique, caricaturale et ironique à la fois, les images parlantes de son époque – ce sont les personnages töppferiens de Mr Crépin, Mr Pencil etc. (6). La BD, en quelque sorte – c’est ce que nous allons expliquer plus loin–, se présente comme un mode d’expression graphique (7) foncièrement philosophique, non seulement dans l’histoire, dans ses origines contingentes, mais aussi en vertu de ses constituants objectifs, de technique graphique propres au dessin satyrique et à la caricature. La réalité que la BD illustre est d’autant mieux saisie, en tant que telle, qu’elle devient objet de rire, de raillerie, de critique, et sujet de démystification.

 

2. Objets, messages et transmission de valeurs dans la bande dessinée

La BD occidentale n’as jamais perdu tout à fait – à travers les innombrables transformations des codes et des styles qu’elle a subi – ces caractères originaires de critique de la réalité, de détachement du message dans un imaginaire chargé de désirs, d’incomplétudes, de projets de vie et, d’une certaine mesure, de valeurs antagonistes (8). Lorsqu’on parle, ici, de "transmission de valeurs" il ne faut pas donner au terme une accentuation morale ou moralisante. Cette notion de "valeur", par rapport à la fabrication d’une BD, veut indiquer la force d’efficacité qui se transmet au lecteur dans la réception d’un message déterminé, en vertu de l’usage d’instruments sémiotiques déterminés.

Un exemple : lorsque Töpffer veut mettre en valeur, dans sa BD intitulée Mr Crépin, le narcissisme ridicule d’un avocat bavard qui, au lieu de défendre la cause de son client, ne fait qu’exalter sa faconde parole (et soi-même), il met à l’œuvre un dispositif sémiotique texte-image où la dimension graphique du texte (long et menu) à côté de l’image du personnage avec le doigt pointé vers l’haut, produit à la fois l’effet du bavardage (l’icône même du bavard) et l’accord tacite du public autour de l’opération critique qui raille ce genre de réalité anthropologique. Le tout est donné en même temps, grâce à la géniale association que Töpffer fait entre la graphique de la case (énorme) du texte et la case (petite) de la figure ironique de Mr Crépin, l’avocat (figure1) :

La "valeur" dont la BD est porteuse n’est donc pas extérieure à la complexion graphique du produit texte-image et de ce qu’il représente. L’ironie démystificatrice raille la figure rigide de l’Homme de Loi : la cible est bien atteinte. Les exemples pourraient se multiplier. Ce dispositif technique de transmission de valeurs est intimement lié, par sa propre nature, à l’objet qu’il doit représenter. La caricature avec ses buts politiques fait souvent usage de ce genre de synthèse graphico-textuelle par effet ironique. Le discours est différent si l’objet de représentation sont des événements réels qu’il faut élaborer sous forme de BD. Le trait graphique, chargé et ironique de la BD orientale (manga), avec ses ressources de transfiguration fabuleuse des images, s’avère être très productif pour donner corps à des mises en scène d’histoires tirées de la vie réelle. Les cas célèbres de la Vie de Bouddha, par Osamu Tezuka, et de La rose de Versailles – long roman en BD centré autour de la Révolution française – par Riyoko Ikeda, sont des exemples de produits graphiques à grande diffusion commerciale (et de grand succès) qui ont choisi un objet d’histoire comme matière de fiction. La Rose de Versailles a même connu une transposition pour le théâtre onnagata, le Tarazuka Kageki, compagnie formée par de seules femmes, une sorte de renversement de l’ancien Kabuki. Le personnage de Mademoiselle Oscar est celui d’une femme déguisée en homme (un militaire), symbole de beauté, de justice et de courage qui joue, dès quatorze ans, le rôle de comandant de la Garde de la Reine. Finalement, devenue adulte, Lady Oscar prend le rôle de l’ardent défenseur de la Révolution bourgeoise, incarnation collective de cette justice et beauté individuelles. L’efficacité du genre de BD historique et le caractère aussi bien pédagogique qu’esthétique de son inspiration peut être pris comme modèle d’instrument pour la transmission de valeurs philosophiques, notamment parmi le public le plus directement intéressé par le phénomène BD : les jeunes d’âge scolaire.

 

3. Le contexte socio-historique

À l'époque de la "civilisation des images" et du "village global" (M. Mc Luhan) l'une des tâches capitales de la philosophie est de savoir transmettre ses propres messages et valeurs dans des contextes culturels de plus en plus de-littéralisés. Les générations des jeunes, approchant aujourd'hui la philosophie, sont nourris d'images et de codes d'interprétation visuelle du monde, avant même d'être capables de lire et d'écrire. Les spécialistes de philosophie – au lieu de s’arracher les cheveux, comme il arrive souvent, devant la "fin de la civilisation du livre" –, devraient donc s'interroger sur les manières d'utiliser ces codes à leur profit.

Une enquête récente, menée par le Research Institute for Publications de Tokyo sur la consommation des livres au Japon dans l’année 1995, a révélé que les manga recouvrent bien le 40% du total du produit vendu, ce qui équivaut, en chiffres, à 1,39 milliards d’unités vendues par an. Ce sont des sommes exorbitantes: chaque année, chaque japonais – y compris les adultes –, lit une douzaine de livres ou revues manga (9). La variété des genres est aussi étonnante, et il vaut la peine de s’y arrêter pour voir quels sont les types les mieux aptes à véhiculer un message philosophique (et qui soient convaincants du point de vue et de la qualité esthétique du message et de la nature des connaissances transmises). D’un point de vue socio-historique, on peut repérer un certain nombre de genres divers à l’intérieur de l’espèce "manga" en général (10) :

1/ le genre historique édifiant, sur le nouveau modèle des productions de Tezuka Osamu ; c’est le premier du genre contemporain : il puise ses lecteurs dans toutes les couches sociales, adultes et/ou garçons et filles de Lycée.

2/ le gekiga, ou manga d’action, BD réaliste, création d’un ensemble d’écrivains du Kansai, pendant les années 1960. Lecteurs : adultes, pour la plupart, et adolescents (exemples : Ninja Bugeichô, par Sanpei Shirato ; Gorugo Satiin, par Takao Saitô).

3/ le gyagu manga, comique, de différentes sortes (scénarios courts ou longs) ; un exemple célèbre : le Rupan Sansei, la version japonaise d’Arsène Lupin, le voleur gentilhomme crée en 1905 par la plume de Maurice Leblanc. Lecteurs : de toutes les couches sociales, de différentes âges.

4/ Le manga sportif, qui construit des séries d’histoires des gestes de sportmans devenus célèbres. Lecteurs : étudiants mâles des Collèges et du Lycée (exemples : Ashita no Jô, par Tetsuya Chiba et Asao Takamori ;  Aa ! Harimanada, par Kei Sadayasu).

5/ Le shonen manga, ou manga pour adolescents (garçons surtout), c’est une forme de BD à large diffusion commerciale ; il est sûrement le plus lu et le plus connu, centré sur des sujets divers :

  1. horror, métamorphoses, fantasy et paranormal ;
  2. Science fiction, robots, post-holocauste et cyberpunk (il faut mentionner l’exemple célèbre d’Akira, par Katsushiro Otomo) ;

6/ le shojo manga, le manga pour les jeunes filles, c’est un genre de récit sentimental qui joue avec les émotions élémentaires du lecteur (amour, haine, envie, colère, joie ecc.), réduites à l’essentiel par un processus d’idéalisation fantasque (exemple : Berusaiyu no Bara, par Riyoko Ikeda, La rose de Versailles déjà mentionné, qui présente des traits commun au genre historique, au point 1);

7/ le seinen manga, BD pour adultes, genre d’ouvrage qui propose d’histoires inspirées de la vie quotidienne, sans idéalisations ni transformation fantastique des personnages et des situations (exemple : Kachô Shima Kôsaku, par Kenshi Hirokane). A l’intérieur de ce genre de BD on peut ranger aussi le manga érotique, qui cependant mêle des éléments propres aussi des deux genres précédents (exemple : Porompompin, par Makoto Kobayashi).

La quantité des genres manga, l’on voit bien, dépasse de loin les productions des BD occidentales. Cette richesse nous indique que le manga, ses codes et ses valeurs sémiotiques, ont la chance d’être passibles d’une utilisation dans le domaine de la vulgarisation d’arguments ainsi dits "cultivés" parmi lesquels la philosophie et l’histoire se prêtent mieux que d’autres en vertu du caractère plus "visualisable" de leurs objets.

Dans les grandes démocraties occidentales et orientales les nouveaux media ont acquis une hégémonie culturelle évidente non seulement dans le domaine des moyens de communication des connaissances, mais aussi au niveau des formæ mentis, à l’école surtout, et dont les contours sont désormais bien définis. Le langage et les codes sémiotiques de ces bandes dessinées – appartenant, les premiers, à cet univers qu’on appelle des "multimédia" – constituent l'un des instruments les plus puissants pour capturer l'intérêt d’étudiants et même de simples profanes à la discipline philosophique. Condition de ce travail est l'élaboration d'une esthétique pédagogique du manga qui puisse vaquer à la fonction principale: celle de plaire, de faire jouir le lecteur sans déroger et aux exigences de la qualité du message et de la nature des connaissances transmises.

En Occident, il existe depuis longtemps – aux États Unis et en Angleterre notamment –, des collection de BD pour adultes d’argument philosophique, d’histoire, d’anthropologie etc. qui couvrent presque tout le domaine des Humanities. Ces BD ont comme but celui de rendre schématiquement, visuellement intelligibles des connaissance autrement trop difficiles à saisir par le "grand public". Le produit commercial fonctionne, il se vend bien. Un exemple du genre est la collection "… for Beginners" publiée à New York par l’éditeur A Writers and Readers Documentary Comic Book. Cette collection compte un grand nombre de titres qui vont de la philosophie orientale aux Gender Studies, à la génétique et à la psychologie. La qualité des connaissances présentées sous cette forme BD est toujours d’un niveau assez élevé, pour ce qui concerne la philosophie (11). La limite principale de ces publications, ce qu’y fait décidément défaut, c’est le niveau esthétique du produit. Ce sont des BD franchement laides du point de vue graphique.

La collection américaine " …for Beginners " d’ailleurs, ne parle même pas de BD : il s’agit de simples textes illustrés. Philosophy for Beginners, par R. Osborne, présente l’histoire de la philosophie occidentale par " grands personnages " ; à chaque page il y une ou plusieurs illustrations qui déchiffrent la signification abstraite de concepts ou de notions relatives à la pensée de chaque auteur – un exemple pour tous, c’est l’image du crâne d’Immanuel Kant partagé en différentes cases, chacune représentant une " catégorie " de l’entendement (figure 2) :

Le résultat est efficace du point de vue explicatif, au détriment, cependant, de la qualité de l’image et du rapport texte-image dans la diachronie du récit historique : dans ces textes, finalement, il n’existe pas de scénario. L’histoire de la philosophie est racontée sans récit et tout se déroule, encore, par concepts abstraits, illustrés par des caricatures drôles et par simple juxtaposition d’images. Dans ce cas, il n’y a pas de référence possible à un niveau esthétique relatif au genre BD où l’on puisse établir une relation sémiotique quelconque entre texte, image et action. Le même type de produit simplement illustré, sans scénario ni histoires, est celui que publie le même éditeur dans la même collection, sur les personnages philosophiques et scientifiques les plus connus, de Newton à Einstein. Le public de ces textes illustrés est des plus variés, mais il s’agit, principalement, de lecteurs adultes déjà intéressés à la discipline.

Dans ce domaine il n’existe pas, à ma connaissance, une véritable BD avec un scénario complexe, à sujet "cultivé", sur la philosophie ou l’histoire, adressée aussi aux jeunes, et qui soit pensée pour les inviter, les approcher à ces arguments (12). Le contexte socio-historique de consommation de ces produits incite, donc, à une réflexion renouvelée sur les perspectives d’utilisation de la BD-manga, avec toutes ses ressources communicatives, pour la diffusion d’arguments cultivés et, notamment, de la philosophie parmi le "grand public".

 

4. Manga et philosophie. Une esthétique pédagogique, une stratégie d’éducation

?En Italie, il y a trois ans, la maison d’édition Editori Riuniti de Rome a inauguré une collection BD qui propose, d’une part, le meilleures des productions illustrées américaines et anglaises en traduction et, d’autre part, elle présente des produits italiens originaux qui ont une visée différente. Notre volume : L’Illuminismo a fumetti 1. Illuminismo inglese e scozzese, Rome, 2001, est le premier d’une série de BD qui voudraient illustrer des moments essentiels de l’histoire de la philosophie rationaliste occidentale, de façon simple et agréable, en utilisant les divers moyens visuels propres des différents genres de manga (figure 3) :

Les scénarios, avant tout, sont originaux et suivent le principe des genres historiques et des gekiga, les manga d’action vus ci-dessus (§3, points 1-2). Des courtes épisodes ("scènes"), sept notamment, divisés en deux parties (Lumières anglaises et écossaises), tracent les grands traits des mouvements d’idées qui secouèrent la Grande Bretagne et l’Europe de 1688 (date de la Glorious Revolution) à 1793 (effets de la Révolution française en Grande Bretagne). Chaque "scène" représente une histoire à part qui intéresse non seulement un personnage déterminé (Newton, Locke, Toland etc.) mais, surtout, des mouvements de pensée (le déisme anglais, le scepticisme écossais etc.) dans leur formation. Le tout est précédé d’une "Introduction" (31 planches) pour illustrer les précédents historiques des Lumières. L’idée est celle de donner une "histoire de la raison occidentale" qui intégrât et développât, suivant un scénario manga, le volume américain de R. Osborne susmentionné, qu’on trouve en traduction italienne dans la même collection.

Lorsqu’on parle d’ "esthétique pédagogique" par rapport au genre manga une précision s’impose. En Occident, en Europe notamment, un produit de BD est pensée comme ne devant s’adresser qu’aux jeunes (un adulte qui lis des BD est, en général, mal vu). La BD devrait donc porter des messages toujours "positifs" qui éduquent le jeune lecteur à bien distinguer le bien et le mal, à savoir : les figures de l’héros et celles de l’anti-héros, sans violence ni des représentations "négatives". Rien de tout cela dans la conception pédagogique de laquelle s’inspire notre BD. Ce qu’on a essayé de laisser monter aux yeux, dans l’Illuminismo a fumetti, sont les atmosphères psychologiques, les conflits d’idées et des personnages où l’on ne doit pas distinguer précisément un "bon" personnage et un "méchant" : ce qui est l’une des règles commune aux 7 genres de manga susmentionnés (§3). Par exemple, le conflit psychologique et idéal qui oppose, à la scène 2 (Partie 2) David Hume et Jean-Jacques Rousseau – c’est un événement réel, pas de notre invention –, se déroule dans un scénario où l’ambiance intellectuelle-historique prime, en engendrant les difficultés de compréhension parmi les personnages. C’est une dynamique récitante par laquelle les attentes, les désirs, les appels des personnages n’offrent pas une "raison" toute faite qui réside d’un côté et, de l’autre, un "tort". Les attentes de Rousseau à l’égard de son ami Hume, avant leur dispute, sont déjà chargées de tension conflictuelle. Mais les deux ne pourraient être là, l’un sans l’autre (figure 4):

Il compte ici, pour la réalisation de ce scénario, de faire ressortir le poids de l’ambiance historique commune, les idées et la vie des figures intellectuelles qui se détachent grâce à la caricature graphique de leurs traits réels dans une historie.

Puis, la violence et l’amour, ce sont deux ingrédients presque incontournables de la BD. En ce qui concerne les austères personnages écossais : qui pourrait douter du caractère d’invention dans la scène 1 (Partie 2) où l’on voit David Hume se coucher avec la belle Lady Josephine Osborne, femme d’un Comte d’Osborne absent ? (pp.103-105) Et que dire d’un Thomas Reid, l’ecclésiastique philosophe du sens commun, qui rencontre son amante, Lady Catherine Mc Cullogh, dont il serait le "précepteur" ?… C’est là, dans ces situations imaginaires, invraisemblables, que les deux hommes expriment leur véritable pensée. L’amour devient le lieu où se déploient les enjeux affectifs des idées, les désirs humains dont elles sont toujours chargées, suivant l’affirmation péremptoire de David Hume adressée à sa belle Lady dans son lit (figure 5):

Josephine – David, oui, tu as raison, mais le monde, à ce sujet, ne pense pas comme toi… Hume – Et c’est pour cela que je suis sceptique ! Joséphine, ma chérie, tu ne comprends pas ? C’est là tout mon scepticisme sur les jugements humains concernant la morale et la politique… Ce sont des jugements toujours guidés par les passions !… Mais arrêtons-nous de parler, maintenant… Embrasse-moi, chérie, car demain je dois partir. En terre de France… (p.105).

Contrairement à ce qu’en disent moralistes et psychologues, en censurant les manga d’action (gekiga) et les shonen manga avec des arguments souvent très douteux, la violence n’est ni bonne ni mauvaise lorsqu’elle devient l’objet d’une représentation figurative (13). Un jeune garçon, à lui seul, ne devient ni plus ni moins violent par la lecture de manga "violents". C’est une fable, un vieux débat qui est soulevé de temps en temps par les associations de parents d’élèves, devant l’enthousiasme de leurs enfants pour certaines BD "violentes", tels que Akira ou Dragon Ball. Encore, faut-il souligner que c’est la représentation du contexte temporel des histoires qui peut expliquer la violence, par exemple, des jeunes dans la post-Tokyo des années 2030, après la troisième guerre mondiale et la destruction atomique du "vieux-Tokyo", sujet d’Akira. La représentation violente est utile pour une stratégie d’éducation qui vise à laisser comprendre les sources, les implications et les raisons de la violence elle-même qui se déchaîne, par exemple, chez Rousseau, lorsqu’il s’insurge contre les injustices, les hypocrisies des riches et les ruses des nobles au pouvoir. C’est ainsi que le philosophe peut prophétiser la Révolution à venir (figure 6) :

En ce contexte les mêmes idées philosophiques sont chargées d’une violence idéale, plus ou moins cachée – liée à des intérêts, besoins, enjeux politiques – dont le logos dianoétique représente la sublimation ultime, dans l’image stylisée du manga. Cependant, l’opération discursive ne cesse pas de montrer souvent son fonds trop humain, et la volonté de puissance philosophique offre ici un spectacle bien édifiant, derrière l’amabilité du dialogue entre Lord Kames et l’"énergumène" Rousseau (figure 7):

L’esthétique pédagogique dont il est question fait appel donc aux valeurs sémiotiques déjà bien affirmées dans le langage manga – reçu par tous les lecteurs ordinaires –  et que le scénariste essaie de mêler de façon syncrétique en les exploitant à son gré, mais sans y plaquer dessus d’autres "valeurs" préconçues. Un trait nécessaire de ce genre de manga philosophique, par exemple, réside dans l’effort qu’il fait de recueillir les suggestions graphiques provenant du shojo manga, la BD pour les filles, les "grands yeux et sentiments" (14) qui les caractérisent, en les contaminant avec les caractères typiques des gekiga et shonen manga. La figuration des personnages masculin (Locke, Spinoza, Bacon) est sans-genre. Les visage des hommes sont féminisés au point de ne laisser pas distinguer leur identité caractérielle ; et le type idéal de protagoniste est un androgyne qui condense en soi les deux genres à la fois, en cachant une "vraie" identité sexuelle (figure 8):

Ce choix du dessinateur japonais (Norie Kajihara), estompe l’élan de la violence discursive, dans certains dialogues, et l’on suscite ainsi l’impression que l’action du logos est précisément celle de ramener les sujets des "scènes" à leur appartenance commune, pacifique, à un seul "genre" : l’époque historique des Lumières, âge d’or de la tolérance et du dialogue salonnier. Et les contextes discursives, en ce sens, seront principalement des situations conviviales (dîners, déjeuners, promenades etc.). Cette uniformité de choix dans les situations fait pendant à une variété de contextes psychologiques que la violence conflictuelle fait ressortir par sa même variété humaine.

Finalement nous voudrions terminer en soulevant, encore une fois, la question posée au début, celle des rapports entre manga, BD en général, et philosophie. De toute évidence la philosophie proprement dite, morale, épistémologie esthétique etc., reste et doit rester une affaire compliquée de spécialistes. L’idéal d’une esthétique pédagogique du manga – dont on a esquissé ici les grands traits – n’aura pas la prétention de rabattre la conceptualité abstraite, incontournable, de la pensée, que dirais-je ? dans la philosophie contemporaine de l’esprit, dans les sciences cognitives etc. sur la caricature comique, amusante – man-ga veut dire justement "image (ga) de divertissement (man)" – qu’on en peut tirer dans une version qui la vulgarise par images.

Telle que la noctule de Minerve, la philosophie s’élève toujours quand le grand jour des événements historiques (et du réel) s’endort. Philosophie que nous aimons encore concevoir, pour l’essentiel, en termes hégéliens, comme "son propre temps appris par la pensée" (Principes de la philosophie du droit). Quel meilleur moyen y a-t-il, alors, pour annoncer l’aube de la philosophie dans les temps de la civilisation des images, aux personnes qui s’y adressent pour la première fois, que les BD et les livres illustrés ? Comme la fameuse échelle de Wittgenstein qu’on jette une fois monté sur l’édifice, la philosophie en BD (échelle qu’on peut, sans doute, même ne pas jeter !) est un moyens stratégique d’éducation, de rapprochement de cette discipline laquelle a connu, dans son histoire, un processus inverse d’éloignement progressif de son support imaginatif, mythique et fantastique (15) –  la pensée des "présocratiques" et des philosophes médiévales –, s’approchant finalement vers les conceptualisation de plus en plus abstraites de la science moderne et contemporaine.

Pour introduire les jeunes dans un édifice discursif très compliqué il faut les ramener à ces origines "mythiques" de la pensée. Les images en mouvement des BD (16) représentent l’un des ces nouveaux "mythes" possibles au XXIe siècle.

 

 * Communication présentée au XVe Congrès International d'Esthétique, Tokyo-Makuhari, 26-31 août 2001.

N O T E S

 

(1) Voir par ex. Les Cantigas de Santa Maria, textes illustrés composés en Espagne vers 1270, qui ressemblent à un véritable album de BD et racontent, à raison de six cases par page, les miracles de la Vierge ; cf. Th. Groensteen, La bande dessinée, Édition Milan, Toulouse, 1998, pp. 4-5.

(2) Cfr. R. Töpffer, L’invention de la bande dessinée, textes réunis et présentés par Th. Groensteen et B. Peeters, Paris, Hermann, coll. "Savoir : sur l’art", 1994.

(3) Ibidem.

(4) Cf. les analyses de B. Peeters, Case, planche, récit. Lire la bande dessinée, Bruxelles, Casterman. 1998, p. 85-87.

(5) Cf. D. Barbieri, I linguaggi del fumetto, Milan, Bompiani, 1991, p. 17-18, Töpffer, cependant, n’est pas mentionné.

(6) Cf. Töpffer, L’invention de la bande dessinée cit., p. 179 : "Pour ce qui est de la Caricature, ou plutôt des histoires en estampes telles que je les ai essayées, j’estime que c’est un genre encore bien nouveau où il y a prodigieusement à moissonner".

(7) Ibidem : "Le trait graphique, à cause de sa rapide commodité, de ses riches indications, de ses hasards heureux et imprévus, est admirablement fécondant pour l’invention. L’on pourrait dire qu’à lui tout seul il met à la voile et souffle dans les voiles".

(8) C’est le caractère aussi de cette "nouvelle BD italienne" des années 1970, dont le meilleur représentant est Andrea Pazienza.

(9) Cf. S. Lucianetti-A. Antonini, Manga. Immagini del Giappone contemporaneo, Roma, Castelvecchi, 2001, p. 31 : "Un mercato vertiginoso".

(10) Ibidem, ma classification est tirée de l’analyse ponctuelle de Lucianetti et Antonini.

(11) Cf. par exemple les titres : Oriental Philosophy for Beginners (1991) et R. Osborne, Philosophy for Beginners (1992).

(12) Il faut considérer comme une exception le chef-d’œuvre manga que sont les 12 volumes de la Vie de Bouddha par O. Tezuka, déjà mentionné.

(13) Cf. A Rossetti, Censura e fumetti in Francia e negli USA, in "Schizzo", n° 8 ("Idee"), gennaio 2000, p. 79-83.

(14) Lucianetti-Antonini, Manga cit., p. 115-128.

(15) Cf. J.-J. Wunenburger, Philosophie des images, Paris, P.U.F., 1997.

(16) Cf. les considérations très importantes, sur le cinéma, de G. Deleuze, qui peuvent valoir aussi, sous certains aspects, pour le genre BD-manga : Cinema 1 — L’image-mouvement, Paris, 1981 ; Cinéma 2 — L’image-temps, Paris, 1983.

ÿÿ