par Paolo Quintili
(Université de Rome "Tor Vergata"
PhD de lUniversité de Paris 1 - Sorbonne)
Résumé
À l'époque de la "civilisation des images" l'une des tâches capitales de la philosophie est de savoir transmettre ses propres messages et valeurs dans des contextes culturels de plus en plus de-littéralisés. Les générations des jeunes, approchant aujourd'hui la philosophie, sont nourris d'images et de codes d'interprétation visuelle du monde, avant même d'être capables de lire et d'écrire. Les spécialistes de philosophie devraient s'interroger sur les manières d'utiliser ces codes à leur profit. Le langage et les codes sémiotiques des bandes dessinées le modèle du manga japonais, surtout constituent l'un des instruments les plus puissants pour capturer l'intérêt à la discipline philosophique. Condition de ce travail est l'élaboration d'une esthétique pédagogique du manga qui puisse vaquer à la fonction principale: celle de plaire, de faire jouir le lecteur sans déroger et aux exigences de la qualité du message et de la nature des connaissances transmises.
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1. Un mot dhistoire
En Occident, les liens historiques qui rattachent la philosophie, la littérature et la bande dessinée (BD) ne sont ni superficiels ni fortuits. Ils sont à lorigine même de ce nouveau style de communication et mode dexpression. Linventeur reconnu de la BD contemporaine on ne tient pas compte ici des modèles précédents d"histoires en estampes" dont la tradition médiévale chrétienne est pourtant riche (1) , lécrivain Genevois Rodolphe Töpffer (1799-1846), au début du XIXe siècle, avait envoyé, sous forme de planches manuscrites, ses premiers récits illustrés à lartiste allemand célèbre, "grand-père" des écrivains européens de lépoque : Wolfgang Goethe les reçut avec un grand intérêt et préconisa un avenir radieux pour lauteur de cette nouvelle "littérature en estampes" (2).
Töpffer était caricaturiste, peintre et littérateur à la fois. Ni tout à fait lun ni tout à fait lautre, il avait pris lhabitude dillustrer ses romans et il sen fit aussi un programme esthétique de travail. Cest le cas des récits satyriques des Nouvelles genevoises (1841) et, surtout, de son premier livre, La bibliothèque de mon oncle (1832) avec les Albums de caricatures, parus successivement. Ses romans, Le presbytère (1839) et Rosa et Gertrude (posthume, 1847), montrent une inspiration clairement réaliste et anti-romantique ; et sur ces question desthétique de lillustration Töpffer écrivit des Réflexions et menus propos d'un peintre genevois (1839 et posthume, 1847) qui donnent des références utiles pour comprendre ce quétait la BD à son origine. Il sagissait, avant tout, dun nouveau style graphique avec des visées pédagogiques.
Töpffer était aussi un éducateur, un enseignant dorientation, dirions-nous aujourdhui, progressiste. Le dessin et limage, unis, devaient séloigner de limitation simple de la réalité, hors des cadres de lesthétique classique de la mimèsis, pour entrer dans la perspective dun réalisme caricaturale qui doit faire approcher limage de lécrit et vice versa. Cette construction dun produit sémiotique circulaire, à deux niveaux, permet de mieux atteindre le réel vécu, comme Töpffer laffirme dans une lettre à son ami Cham :
Cette facilité quoffre le trait graphique de supprimer certains traits dimitation qui ne vont pas à lobjet, pour ne faire usage que de ceux qui y sont essentiels, le fait ressembler par là au langage écrit ou parlé (3).
Ce que Töpffer cherche à obtenir donc, de façon tout à fait consciente, cest à mettre au point un graphisme sémiotique, hors de la mimèsis, de façon à rendre aussi homogènes que possible les deux constituants de ses ouvrages. De cette unité de traitement il résulte une extrême liberté dexpression et, surtout, une efficacité remarquable du message pédagogique (4). Le dessin de la BD, comme il a été justement observé, opère un choix caricaturale des traits réels des objets, pour en tirer un effet de super-réalité, pour ainsi dire, telle que limage atteigne un niveau communicatif proche de la langue écrite et parlée (5).
Mais la marque dominante de ces premières BD est la poussée éthique et politique qui les anime. Töpffer travaille dans un milieu dartistes et déducateurs, enfants de la culture des Lumières, qui se battent, à lépoque de la Restauration, de leur point de vue, pour la liberté de pensée et de communication. La naissance de BD est marquée par ce caractère "engagé" de lartiste qui, sans même le vouloir, se met à représenter de façon ludique, caricaturale et ironique à la fois, les images parlantes de son époque ce sont les personnages töppferiens de Mr Crépin, Mr Pencil etc. (6). La BD, en quelque sorte cest ce que nous allons expliquer plus loin, se présente comme un mode dexpression graphique (7) foncièrement philosophique, non seulement dans lhistoire, dans ses origines contingentes, mais aussi en vertu de ses constituants objectifs, de technique graphique propres au dessin satyrique et à la caricature. La réalité que la BD illustre est dautant mieux saisie, en tant que telle, quelle devient objet de rire, de raillerie, de critique, et sujet de démystification.
2. Objets, messages et transmission de valeurs dans la bande dessinée
La BD occidentale nas jamais perdu tout à fait à travers les innombrables transformations des codes et des styles quelle a subi ces caractères originaires de critique de la réalité, de détachement du message dans un imaginaire chargé de désirs, dincomplétudes, de projets de vie et, dune certaine mesure, de valeurs antagonistes (8). Lorsquon parle, ici, de "transmission de valeurs" il ne faut pas donner au terme une accentuation morale ou moralisante. Cette notion de "valeur", par rapport à la fabrication dune BD, veut indiquer la force defficacité qui se transmet au lecteur dans la réception dun message déterminé, en vertu de lusage dinstruments sémiotiques déterminés.
Un exemple : lorsque Töpffer veut mettre en valeur, dans sa BD intitulée Mr Crépin, le narcissisme ridicule dun avocat bavard qui, au lieu de défendre la cause de son client, ne fait quexalter sa faconde parole (et soi-même), il met à luvre un dispositif sémiotique texte-image où la dimension graphique du texte (long et menu) à côté de limage du personnage avec le doigt pointé vers lhaut, produit à la fois leffet du bavardage (licône même du bavard) et laccord tacite du public autour de lopération critique qui raille ce genre de réalité anthropologique. Le tout est donné en même temps, grâce à la géniale association que Töpffer fait entre la graphique de la case (énorme) du texte et la case (petite) de la figure ironique de Mr Crépin, lavocat (figure1) :
La "valeur" dont la BD est porteuse nest donc pas extérieure à la complexion graphique du produit texte-image et de ce quil représente. Lironie démystificatrice raille la figure rigide de lHomme de Loi : la cible est bien atteinte. Les exemples pourraient se multiplier. Ce dispositif technique de transmission de valeurs est intimement lié, par sa propre nature, à lobjet quil doit représenter. La caricature avec ses buts politiques fait souvent usage de ce genre de synthèse graphico-textuelle par effet ironique. Le discours est différent si lobjet de représentation sont des événements réels quil faut élaborer sous forme de BD. Le trait graphique, chargé et ironique de la BD orientale (manga), avec ses ressources de transfiguration fabuleuse des images, savère être très productif pour donner corps à des mises en scène dhistoires tirées de la vie réelle. Les cas célèbres de la Vie de Bouddha, par Osamu Tezuka, et de La rose de Versailles long roman en BD centré autour de la Révolution française par Riyoko Ikeda, sont des exemples de produits graphiques à grande diffusion commerciale (et de grand succès) qui ont choisi un objet dhistoire comme matière de fiction. La Rose de Versailles a même connu une transposition pour le théâtre onnagata, le Tarazuka Kageki, compagnie formée par de seules femmes, une sorte de renversement de lancien Kabuki. Le personnage de Mademoiselle Oscar est celui dune femme déguisée en homme (un militaire), symbole de beauté, de justice et de courage qui joue, dès quatorze ans, le rôle de comandant de la Garde de la Reine. Finalement, devenue adulte, Lady Oscar prend le rôle de lardent défenseur de la Révolution bourgeoise, incarnation collective de cette justice et beauté individuelles. Lefficacité du genre de BD historique et le caractère aussi bien pédagogique questhétique de son inspiration peut être pris comme modèle dinstrument pour la transmission de valeurs philosophiques, notamment parmi le public le plus directement intéressé par le phénomène BD : les jeunes dâge scolaire.
3. Le contexte socio-historique
À l'époque de la "civilisation des images" et du "village global" (M. Mc Luhan) l'une des tâches capitales de la philosophie est de savoir transmettre ses propres messages et valeurs dans des contextes culturels de plus en plus de-littéralisés. Les générations des jeunes, approchant aujourd'hui la philosophie, sont nourris d'images et de codes d'interprétation visuelle du monde, avant même d'être capables de lire et d'écrire. Les spécialistes de philosophie au lieu de sarracher les cheveux, comme il arrive souvent, devant la "fin de la civilisation du livre" , devraient donc s'interroger sur les manières d'utiliser ces codes à leur profit.
Une enquête récente, menée par le Research Institute for Publications de Tokyo sur la consommation des livres au Japon dans lannée 1995, a révélé que les manga recouvrent bien le 40% du total du produit vendu, ce qui équivaut, en chiffres, à 1,39 milliards dunités vendues par an. Ce sont des sommes exorbitantes: chaque année, chaque japonais y compris les adultes , lit une douzaine de livres ou revues manga (9). La variété des genres est aussi étonnante, et il vaut la peine de sy arrêter pour voir quels sont les types les mieux aptes à véhiculer un message philosophique (et qui soient convaincants du point de vue et de la qualité esthétique du message et de la nature des connaissances transmises). Dun point de vue socio-historique, on peut repérer un certain nombre de genres divers à lintérieur de lespèce "manga" en général (10) :
1/ le genre historique édifiant, sur le nouveau modèle des productions de Tezuka Osamu ; cest le premier du genre contemporain : il puise ses lecteurs dans toutes les couches sociales, adultes et/ou garçons et filles de Lycée.
2/ le gekiga, ou manga daction, BD réaliste, création dun ensemble décrivains du Kansai, pendant les années 1960. Lecteurs : adultes, pour la plupart, et adolescents (exemples : Ninja Bugeichô, par Sanpei Shirato ; Gorugo Satiin, par Takao Saitô).
3/ le gyagu manga, comique, de différentes sortes (scénarios courts ou longs) ; un exemple célèbre : le Rupan Sansei, la version japonaise dArsène Lupin, le voleur gentilhomme crée en 1905 par la plume de Maurice Leblanc. Lecteurs : de toutes les couches sociales, de différentes âges.
4/ Le manga sportif, qui construit des séries dhistoires des gestes de sportmans devenus célèbres. Lecteurs : étudiants mâles des Collèges et du Lycée (exemples : Ashita no Jô, par Tetsuya Chiba et Asao Takamori ; Aa ! Harimanada, par Kei Sadayasu).
5/ Le shonen manga, ou manga pour adolescents (garçons surtout), cest une forme de BD à large diffusion commerciale ; il est sûrement le plus lu et le plus connu, centré sur des sujets divers :
6/ le shojo manga, le manga pour les jeunes filles, cest un genre de récit sentimental qui joue avec les émotions élémentaires du lecteur (amour, haine, envie, colère, joie ecc.), réduites à lessentiel par un processus didéalisation fantasque (exemple : Berusaiyu no Bara, par Riyoko Ikeda, La rose de Versailles déjà mentionné, qui présente des traits commun au genre historique, au point 1);
7/ le seinen manga, BD pour adultes, genre douvrage qui propose dhistoires inspirées de la vie quotidienne, sans idéalisations ni transformation fantastique des personnages et des situations (exemple : Kachô Shima Kôsaku, par Kenshi Hirokane). A lintérieur de ce genre de BD on peut ranger aussi le manga érotique, qui cependant mêle des éléments propres aussi des deux genres précédents (exemple : Porompompin, par Makoto Kobayashi).
La quantité des genres manga, lon voit bien, dépasse de loin les productions des BD occidentales. Cette richesse nous indique que le manga, ses codes et ses valeurs sémiotiques, ont la chance dêtre passibles dune utilisation dans le domaine de la vulgarisation darguments ainsi dits "cultivés" parmi lesquels la philosophie et lhistoire se prêtent mieux que dautres en vertu du caractère plus "visualisable" de leurs objets.
Dans les grandes démocraties occidentales et orientales les nouveaux media ont acquis une hégémonie culturelle évidente non seulement dans le domaine des moyens de communication des connaissances, mais aussi au niveau des formæ mentis, à lécole surtout, et dont les contours sont désormais bien définis. Le langage et les codes sémiotiques de ces bandes dessinées appartenant, les premiers, à cet univers quon appelle des "multimédia" constituent l'un des instruments les plus puissants pour capturer l'intérêt détudiants et même de simples profanes à la discipline philosophique. Condition de ce travail est l'élaboration d'une esthétique pédagogique du manga qui puisse vaquer à la fonction principale: celle de plaire, de faire jouir le lecteur sans déroger et aux exigences de la qualité du message et de la nature des connaissances transmises.
En Occident, il existe depuis longtemps aux États Unis et en Angleterre notamment , des collection de BD pour adultes dargument philosophique, dhistoire, danthropologie etc. qui couvrent presque tout le domaine des Humanities. Ces BD ont comme but celui de rendre schématiquement, visuellement intelligibles des connaissance autrement trop difficiles à saisir par le "grand public". Le produit commercial fonctionne, il se vend bien. Un exemple du genre est la collection " for Beginners" publiée à New York par léditeur A Writers and Readers Documentary Comic Book. Cette collection compte un grand nombre de titres qui vont de la philosophie orientale aux Gender Studies, à la génétique et à la psychologie. La qualité des connaissances présentées sous cette forme BD est toujours dun niveau assez élevé, pour ce qui concerne la philosophie (11). La limite principale de ces publications, ce quy fait décidément défaut, cest le niveau esthétique du produit. Ce sont des BD franchement laides du point de vue graphique.
La collection américaine " for Beginners " dailleurs, ne parle même pas de BD : il sagit de simples textes illustrés. Philosophy for Beginners, par R. Osborne, présente lhistoire de la philosophie occidentale par " grands personnages " ; à chaque page il y une ou plusieurs illustrations qui déchiffrent la signification abstraite de concepts ou de notions relatives à la pensée de chaque auteur un exemple pour tous, cest limage du crâne dImmanuel Kant partagé en différentes cases, chacune représentant une " catégorie " de lentendement (figure 2) :
Le résultat est efficace du point de vue explicatif, au détriment, cependant, de la qualité de limage et du rapport texte-image dans la diachronie du récit historique : dans ces textes, finalement, il nexiste pas de scénario. Lhistoire de la philosophie est racontée sans récit et tout se déroule, encore, par concepts abstraits, illustrés par des caricatures drôles et par simple juxtaposition dimages. Dans ce cas, il ny a pas de référence possible à un niveau esthétique relatif au genre BD où lon puisse établir une relation sémiotique quelconque entre texte, image et action. Le même type de produit simplement illustré, sans scénario ni histoires, est celui que publie le même éditeur dans la même collection, sur les personnages philosophiques et scientifiques les plus connus, de Newton à Einstein. Le public de ces textes illustrés est des plus variés, mais il sagit, principalement, de lecteurs adultes déjà intéressés à la discipline.
Dans ce domaine il nexiste pas, à ma connaissance, une véritable BD avec un scénario complexe, à sujet "cultivé", sur la philosophie ou lhistoire, adressée aussi aux jeunes, et qui soit pensée pour les inviter, les approcher à ces arguments (12). Le contexte socio-historique de consommation de ces produits incite, donc, à une réflexion renouvelée sur les perspectives dutilisation de la BD-manga, avec toutes ses ressources communicatives, pour la diffusion darguments cultivés et, notamment, de la philosophie parmi le "grand public".
4. Manga et philosophie. Une esthétique pédagogique, une stratégie déducation
?En Italie, il y a trois ans, la maison dédition Editori Riuniti de Rome a inauguré une collection BD qui propose, dune part, le meilleures des productions illustrées américaines et anglaises en traduction et, dautre part, elle présente des produits italiens originaux qui ont une visée différente. Notre volume : LIlluminismo a fumetti 1. Illuminismo inglese e scozzese, Rome, 2001, est le premier dune série de BD qui voudraient illustrer des moments essentiels de lhistoire de la philosophie rationaliste occidentale, de façon simple et agréable, en utilisant les divers moyens visuels propres des différents genres de manga (figure 3) :

Les scénarios, avant tout, sont originaux et suivent le principe des genres historiques et des gekiga, les manga daction vus ci-dessus (§3, points 1-2). Des courtes épisodes ("scènes"), sept notamment, divisés en deux parties (Lumières anglaises et écossaises), tracent les grands traits des mouvements didées qui secouèrent la Grande Bretagne et lEurope de 1688 (date de la Glorious Revolution) à 1793 (effets de la Révolution française en Grande Bretagne). Chaque "scène" représente une histoire à part qui intéresse non seulement un personnage déterminé (Newton, Locke, Toland etc.) mais, surtout, des mouvements de pensée (le déisme anglais, le scepticisme écossais etc.) dans leur formation. Le tout est précédé dune "Introduction" (31 planches) pour illustrer les précédents historiques des Lumières. Lidée est celle de donner une "histoire de la raison occidentale" qui intégrât et développât, suivant un scénario manga, le volume américain de R. Osborne susmentionné, quon trouve en traduction italienne dans la même collection.
Lorsquon parle d "esthétique pédagogique" par rapport au genre manga une précision simpose. En Occident, en Europe notamment, un produit de BD est pensée comme ne devant sadresser quaux jeunes (un adulte qui lis des BD est, en général, mal vu). La BD devrait donc porter des messages toujours "positifs" qui éduquent le jeune lecteur à bien distinguer le bien et le mal, à savoir : les figures de lhéros et celles de lanti-héros, sans violence ni des représentations "négatives". Rien de tout cela dans la conception pédagogique de laquelle sinspire notre BD. Ce quon a essayé de laisser monter aux yeux, dans lIlluminismo a fumetti, sont les atmosphères psychologiques, les conflits didées et des personnages où lon ne doit pas distinguer précisément un "bon" personnage et un "méchant" : ce qui est lune des règles commune aux 7 genres de manga susmentionnés (§3). Par exemple, le conflit psychologique et idéal qui oppose, à la scène 2 (Partie 2) David Hume et Jean-Jacques Rousseau cest un événement réel, pas de notre invention , se déroule dans un scénario où lambiance intellectuelle-historique prime, en engendrant les difficultés de compréhension parmi les personnages. Cest une dynamique récitante par laquelle les attentes, les désirs, les appels des personnages noffrent pas une "raison" toute faite qui réside dun côté et, de lautre, un "tort". Les attentes de Rousseau à légard de son ami Hume, avant leur dispute, sont déjà chargées de tension conflictuelle. Mais les deux ne pourraient être là, lun sans lautre (figure 4):
Il compte ici, pour la réalisation de ce scénario, de faire ressortir le poids de lambiance historique commune, les idées et la vie des figures intellectuelles qui se détachent grâce à la caricature graphique de leurs traits réels dans une historie.
Puis, la violence et lamour, ce sont deux ingrédients presque incontournables de la BD. En ce qui concerne les austères personnages écossais : qui pourrait douter du caractère dinvention dans la scène 1 (Partie 2) où lon voit David Hume se coucher avec la belle Lady Josephine Osborne, femme dun Comte dOsborne absent ? (pp.103-105) Et que dire dun Thomas Reid, lecclésiastique philosophe du sens commun, qui rencontre son amante, Lady Catherine Mc Cullogh, dont il serait le "précepteur" ? Cest là, dans ces situations imaginaires, invraisemblables, que les deux hommes expriment leur véritable pensée. Lamour devient le lieu où se déploient les enjeux affectifs des idées, les désirs humains dont elles sont toujours chargées, suivant laffirmation péremptoire de David Hume adressée à sa belle Lady dans son lit (figure 5):
Josephine David, oui, tu as raison, mais le monde, à ce sujet, ne pense pas comme toi Hume Et cest pour cela que je suis sceptique ! Joséphine, ma chérie, tu ne comprends pas ? Cest là tout mon scepticisme sur les jugements humains concernant la morale et la politique Ce sont des jugements toujours guidés par les passions ! Mais arrêtons-nous de parler, maintenant Embrasse-moi, chérie, car demain je dois partir. En terre de France (p.105).
Contrairement à ce quen disent moralistes et psychologues, en censurant les manga daction (gekiga) et les shonen manga avec des arguments souvent très douteux, la violence nest ni bonne ni mauvaise lorsquelle devient lobjet dune représentation figurative (13). Un jeune garçon, à lui seul, ne devient ni plus ni moins violent par la lecture de manga "violents". Cest une fable, un vieux débat qui est soulevé de temps en temps par les associations de parents délèves, devant lenthousiasme de leurs enfants pour certaines BD "violentes", tels que Akira ou Dragon Ball. Encore, faut-il souligner que cest la représentation du contexte temporel des histoires qui peut expliquer la violence, par exemple, des jeunes dans la post-Tokyo des années 2030, après la troisième guerre mondiale et la destruction atomique du "vieux-Tokyo", sujet dAkira. La représentation violente est utile pour une stratégie déducation qui vise à laisser comprendre les sources, les implications et les raisons de la violence elle-même qui se déchaîne, par exemple, chez Rousseau, lorsquil sinsurge contre les injustices, les hypocrisies des riches et les ruses des nobles au pouvoir. Cest ainsi que le philosophe peut prophétiser la Révolution à venir (figure 6) :
En ce contexte les mêmes idées philosophiques sont chargées dune violence idéale, plus ou moins cachée liée à des intérêts, besoins, enjeux politiques dont le logos dianoétique représente la sublimation ultime, dans limage stylisée du manga. Cependant, lopération discursive ne cesse pas de montrer souvent son fonds trop humain, et la volonté de puissance philosophique offre ici un spectacle bien édifiant, derrière lamabilité du dialogue entre Lord Kames et l"énergumène" Rousseau (figure 7):
Lesthétique pédagogique dont il est question fait appel donc aux valeurs sémiotiques déjà bien affirmées dans le langage manga reçu par tous les lecteurs ordinaires et que le scénariste essaie de mêler de façon syncrétique en les exploitant à son gré, mais sans y plaquer dessus dautres "valeurs" préconçues. Un trait nécessaire de ce genre de manga philosophique, par exemple, réside dans leffort quil fait de recueillir les suggestions graphiques provenant du shojo manga, la BD pour les filles, les "grands yeux et sentiments" (14) qui les caractérisent, en les contaminant avec les caractères typiques des gekiga et shonen manga. La figuration des personnages masculin (Locke, Spinoza, Bacon) est sans-genre. Les visage des hommes sont féminisés au point de ne laisser pas distinguer leur identité caractérielle ; et le type idéal de protagoniste est un androgyne qui condense en soi les deux genres à la fois, en cachant une "vraie" identité sexuelle (figure 8):
Ce choix du dessinateur japonais (Norie Kajihara), estompe lélan de la violence discursive, dans certains dialogues, et lon suscite ainsi limpression que laction du logos est précisément celle de ramener les sujets des "scènes" à leur appartenance commune, pacifique, à un seul "genre" : lépoque historique des Lumières, âge dor de la tolérance et du dialogue salonnier. Et les contextes discursives, en ce sens, seront principalement des situations conviviales (dîners, déjeuners, promenades etc.). Cette uniformité de choix dans les situations fait pendant à une variété de contextes psychologiques que la violence conflictuelle fait ressortir par sa même variété humaine.
Finalement nous voudrions terminer en soulevant, encore une fois, la question posée au début, celle des rapports entre manga, BD en général, et philosophie. De toute évidence la philosophie proprement dite, morale, épistémologie esthétique etc., reste et doit rester une affaire compliquée de spécialistes. Lidéal dune esthétique pédagogique du manga dont on a esquissé ici les grands traits naura pas la prétention de rabattre la conceptualité abstraite, incontournable, de la pensée, que dirais-je ? dans la philosophie contemporaine de lesprit, dans les sciences cognitives etc. sur la caricature comique, amusante man-ga veut dire justement "image (ga) de divertissement (man)" quon en peut tirer dans une version qui la vulgarise par images.
Telle que la noctule de Minerve, la philosophie sélève toujours quand le grand jour des événements historiques (et du réel) sendort. Philosophie que nous aimons encore concevoir, pour lessentiel, en termes hégéliens, comme "son propre temps appris par la pensée" (Principes de la philosophie du droit). Quel meilleur moyen y a-t-il, alors, pour annoncer laube de la philosophie dans les temps de la civilisation des images, aux personnes qui sy adressent pour la première fois, que les BD et les livres illustrés ? Comme la fameuse échelle de Wittgenstein quon jette une fois monté sur lédifice, la philosophie en BD (échelle quon peut, sans doute, même ne pas jeter !) est un moyens stratégique déducation, de rapprochement de cette discipline laquelle a connu, dans son histoire, un processus inverse déloignement progressif de son support imaginatif, mythique et fantastique (15) la pensée des "présocratiques" et des philosophes médiévales , sapprochant finalement vers les conceptualisation de plus en plus abstraites de la science moderne et contemporaine.
Pour introduire les jeunes dans un édifice discursif très compliqué il faut les ramener à ces origines "mythiques" de la pensée. Les images en mouvement des BD (16) représentent lun des ces nouveaux "mythes" possibles au XXIe siècle.
* Communication présentée au XVe Congrès International d'Esthétique, Tokyo-Makuhari, 26-31 août 2001.
N O T E S
(1) Voir par ex. Les Cantigas de Santa Maria, textes illustrés composés en Espagne vers 1270, qui ressemblent à un véritable album de BD et racontent, à raison de six cases par page, les miracles de la Vierge ; cf. Th. Groensteen, La bande dessinée, Édition Milan, Toulouse, 1998, pp. 4-5.
(2) Cfr. R. Töpffer, Linvention de la bande dessinée, textes réunis et présentés par Th. Groensteen et B. Peeters, Paris, Hermann, coll. "Savoir : sur lart", 1994.
(4) Cf. les analyses de B. Peeters, Case, planche, récit. Lire la bande dessinée, Bruxelles, Casterman. 1998, p. 85-87.
(5) Cf. D. Barbieri, I linguaggi del fumetto, Milan, Bompiani, 1991, p. 17-18, Töpffer, cependant, nest pas mentionné.
(6) Cf. Töpffer, Linvention de la bande dessinée cit., p. 179 : "Pour ce qui est de la Caricature, ou plutôt des histoires en estampes telles que je les ai essayées, jestime que cest un genre encore bien nouveau où il y a prodigieusement à moissonner".
(7) Ibidem : "Le trait graphique, à cause de sa rapide commodité, de ses riches indications, de ses hasards heureux et imprévus, est admirablement fécondant pour linvention. Lon pourrait dire quà lui tout seul il met à la voile et souffle dans les voiles".
(8) Cest le caractère aussi de cette "nouvelle BD italienne" des années 1970, dont le meilleur représentant est Andrea Pazienza.
(9) Cf. S. Lucianetti-A. Antonini, Manga. Immagini del Giappone contemporaneo, Roma, Castelvecchi, 2001, p. 31 : "Un mercato vertiginoso".
(10) Ibidem, ma classification est tirée de lanalyse ponctuelle de Lucianetti et Antonini.
(11) Cf. par exemple les titres : Oriental Philosophy for Beginners (1991) et R. Osborne, Philosophy for Beginners (1992).
(12) Il faut considérer comme une exception le chef-duvre manga que sont les 12 volumes de la Vie de Bouddha par O. Tezuka, déjà mentionné.
(13) Cf. A Rossetti, Censura e fumetti in Francia e negli USA, in "Schizzo", n° 8 ("Idee"), gennaio 2000, p. 79-83.
(14) Lucianetti-Antonini, Manga cit., p. 115-128.
(15) Cf. J.-J. Wunenburger, Philosophie des images, Paris, P.U.F., 1997.
(16) Cf. les considérations très importantes, sur le cinéma, de G. Deleuze, qui peuvent valoir aussi, sous certains aspects, pour le genre BD-manga : Cinema 1 Limage-mouvement, Paris, 1981 ; Cinéma 2 Limage-temps, Paris, 1983.